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HENRY DE MONTHERLANT

 

20 avril 1895

(deux heures du matin)

 21 septembre 1972

(quatre heures de l’après-midi)

 

« On ne voit pas, on ne veut pas voir ce que vous êtes ;

on veut ne voir que la caricature qu’on en fait. »

 

(Montherlant, La Guerre Civile,

Citation Paule d’Arx,

Henry de Montherlant

Ou

Les Chemins de l’exil)

 

 

Toute sa vie, Henry de Montherlant fut jugé

sur quelques paroles maladroites,

deux ou trois traits de caractère qu’on lui attribuait,

(la prétention, l’arrogance, l’égotisme)

qui souvent ne reposaient sur rien,

ou sur quelques faits de l’enfance,

une mère trop idolâtre de son fils,

attendant tout de lui et lui pardonnant tout.

 

S’est ainsi formée une image de Montherlant,

désagréable, voire odieuse,

que les ennemis de l’écrivain se sont efforcés

d’imposer à l’opinion.

 

Nous donnons ici quelques éléments

(librement choisis, adaptés et remaniés)

extraits de la biographie référence:

 

 

MONTHERLANT SANS MASQUE,

Pierre Sipriot,

livre poche 4387,

 

et de quelques autres livres.

 

Ils nous présentent un Montherlant plus complexe,

moins antipathique, plus attachant que la figure

qu’il montrait aux fâcheux qui dressèrent sa légende noire.

 

Les éléments qui suivent ne sont pas le scénario du film,

qui n’est pas un documentaire.

 

 

(Mise à jour : 12-III-2004)

 

 

CHRONOLOGIE

1895

 

 

« Je suis né dans un fleuve de sang. »

« Je suis né en tuant ma mère. »

« Il reste quelque chose d’avoir reçu la vie en la prenant. »

 

 

Une hémorragie utérine provoquée par l'accouchement faillit l'emporter. Elle ne s'en releva jamais, et passa les vingt années qui lui restaient à vivre alitée.

 

 

 

Forcée de garder la chambre, elle vécut plus dans son fils qu'en elle; l'encourageant à faire ce qu'il voulait pour entendre de sa bouche

les récits les plus extravagants.

 

Les mères dolentes font souvent les enfants joyeux.

Il vivra comme elle le rêvait.

 

C'est dans ce contact avec une malade que Montherlant

prit le goût de l'épate qui vient de ce qu'on a un public.

 

Pour la vie, sa mère l'a rendu à la fois caressant et rude,

avec ce je ne sais quoi d'incontrôlé et de saugrenu.

 

 

"J'ai entendu dire beaucoup que les enfants élevés

par des femmes seules étaient mal élevés.

Je crois bien n'avoir pas fait exception à cette règle."

 

 

 

 

 

 

1904

 

Quo Vadis?

 

 

 

« Quo Vadis? a été pour moi, à huit ans, une double révélation:

la révélation de l'art d'écrire et la révélation de ce que je suis. »

 

 

 

 

Quo Vadis? est un roman historique dans le monde romain du Ier siècle.

 

 Quo Vadis? c'est la revanche que prend Montherlant sur la bigoterie familiale: la vitalité du monde païen face à la tendresse amène des chrétiens.

 

 

 

C'est l'occasion la plus forte qui lui a été donnée de se découvrir

en étant tout ce qu'il est, sans rien cacher, sans composer.

 

Néron et Pétrone ne sont pas pour Montherlant des êtres fictifs,

mais des personnages familiers, de plain-pied, des complices,

des copains qui autorisent toutes les extravagances

puisqu'ils les commettent, eux, impunément.

 

 

 

La vie de Montherlant à cette époque s'en trouve toute bouleversée. Lui si sage, si discret, il vole aux étalages... "Je forçais des boites aux lettres pour y prendre et décacheter des lettres adressées à des inconnus".

 

L'ombre de Pétrone ou de Néron et plus tard les grands Romains, dont Montherlant découvrit la vie en lisant Plutarque, donnent un corps à la morale aristocratique.

La grandeur n'est pas le privilège d'une caste, d'un petit groupe dans l'opposition, une façon morose et critique d'envisager le monde.

Elle est un art de vivre plus intensément, et qui tient compte des bizarreries de la nature humaine.

 

Une autre leçon de Quo Vadis? c'est la place qu'y tient l'amour.

"Il est capital que la dernière libation de Pétrone qui va mourir soit uniquement pour la déesse de l'amour".

 

 

 

1909

 

Taurinus furor.

 

Découverte cette année-là des courses de taureaux.

 

 

"La passion qui fut, avec le plaisir du sexe,

la plus violente passion de ma vie."

 

 

La corrida permit à Montherlant de prendre conscience de toute la sauvagerie

qui était en lui.

 

 

"Ces courses durent depuis le Moyen Age ;

elles sont dans le sang du peuple, et n'en sortiront jamais.

L'on peut être certain que, tant qu'il y aura des Espagnols,

il y aura des corridas,

parce que les corridas contiennent toutes les passions de cette race et,

 quoi qu'en disent certaines sensibilités humides, c'est aussi

"un des plus beaux spectacles que l'homme puisse imaginer" (Gaultier),

c'est là le vrai poème féroce du sang, de la volupté et de la mort!"

 

 

 

"Tout change. L'ère des tempêtes commence; il est vraiment devenu ce qu'il est."

 

 

 

La corrida sera son école de vie.

Dans la vie, il n'y a de vrai que la mort, le rien et,

en attendant, la quête du bonheur

par le combat et la souffrance.

 

 

"Tout ce qui est du domaine de la volonté, il le pouvait."

 

 

 

 

 

1911-1912

 

Les garçons.

 

 

 

 

"Le temps le plus pur de tout le temps que j'aie jamais vécu."

 

 

 

Montherlant a connu au collège Sainte-Croix de Neuilly une aventure particulière imprévisible dans ses effets.

 

 

 

De janvier 1911, date de son admission,

à son renvoi en mars 1912, il va réaliser toute sa vie.

Jusqu'à sa mort, c'est sur cet acquis, sur ce bonheur,

si éphémère fût-il, qu'il voulut vivre.

Récrivant sans cesse cette histoire pour se réjouir que cela ait été.

Essayant des aventures de hasard dont le chaos laissait

mystérieusement préservé et pur cet épisode de sa jeunesse

qui s'est peu à peu condensé dans une féerie,

Les Garçons.

 

 

 

C'est à ce garçon  qu'il consacra les dernières lignes de

Mais aimons-nous ceux que nous aimons?,

écrites avant qu'il ne se tue le 21 septembre 1972:

 

 

 

"Cet être était le seul que j'aie aimé de ma vie entière.

Moi qui ai répété tant de fois: je ne sais qu'aimer, n'aurais-je aimé qu'une fois?

Le bonheur même avait été peu de chose après lui".

 

 

 

Le sujet des Garçons, c'est la nature humaine dévoilée, à quatorze ans et à seize ans: un adolescent aime un enfant. Par cette aventure, il découvre peu à peu

"la vie où tout, et toujours, est extraordinaire et invraisemblable".

 

 

Roman simple, naturel, qui raconte l'histoire intime de jeunes êtres un peu fous de la vie, soucieux d'éteindre leur libre mobilité par des amitiés, des pactes, des promesses.

 

 

Dans sa vie amoureuse, Montherlant essaiera de trouver un équilibre où le plaisir se cherchera des alibis dans la plus haute tenue morale, où la profondeur d'un premier amour ne pourra s'assouvir que par un excès de sensations et toute une vie de drague.

 

Ces aventures sont sans grande importance pour celui qui écrit:

"J'ai bu à un visage qui m'a désaltéré pour l'éternité."

 

 

 

Montherlant a toujours nourri dans son coeur une passion totale

qui l'unit à un adolescent de treize à quatorze ans.

Un tout petit morceau d'existence,

un amour de jeunesse foudroyé en plein essor

a été la lampe magique qui a enchanté

toute sa vie et son oeuvre.

 

Le secret de Montherlant est là:

rien n'a d'existence, hormis sa jeunesse.

Il a joui d'elle différemment selon les époques de sa vie.

 

Entre 18 et 20 ans Montherlant renonça douloureusement

aux obligations que créent la tendresse

ou même la présence d'un être cher.

 

Son échec donnera naissance à

tous ces exilés de l'amour que sont

les personnages de Montherlant.

 

Il a voulu aimer sans avoir à compter avec l'autre.

A-t-il pu vraiment vivre aussi cassé et raide?

 

Toute l'oeuvre est le dialogue d'un homme sanglé,

car il craint de s'attendrir,

avec la vivacité d'un homme trop sensible.

 

 

 

 

 

 

1914-1917

 

La solitude.

 

 

Trois années où Montherlant vit emprisonné dans sa solitude.

 

"L'exil, toujours l'exil".

 

Son père est mort en 1914, sa mère en août 1915.

 

L'hiver 1914, mobilisé avec sa classe, il est ajourné pour "hypertrophie cardiaque".

 

Il passe alors trois ans "à asseoir les bases de sa culture pendant que les garçons de son âge se font tuer".

 

Il découvre Nietzsche:

"Ce qui vit, ce qui est vers l'avenir, c'est Nietzsche.

Entre Jésus et lui, il n'y a personne."

 

 

Il est à la recherche d'une symbiose unissant la charité et la violence,

la ferveur et la sensualité.

 

 

1914-1917, c'est aussi l'époque des visites presque quotidiennes au Louvre:

 

"Louvre. Absolument malade devant la multiplicité des choses belles.

Fiévreux et les frissons glacés sur ma sueur menaçant de me donner la bronchite. Tremblant tellement que je fais trembler une vitrine contre laquelle je m'appuie.

 

Tout, jamais je ne saurai tout dans la même minute.

Jamais dans la même minute je ne pourrai embrasser tous les âges,

tous leurs plaisirs, toutes leurs beautés.

 

Une effrayante nostalgie. Toujours quelque chose m'échappera.

Quand bien même j'aurais tous les objets d'art d'ici,

il y en a que je ne posséderais pas.

Un maladif besoin de synthèse, de tout revivre. Eperdu et misérable.

 

Besoin d'avoir en sortant de là n'importe quel plaisir physique, et été boire un bock, rien que pour cette seconde de satisfaction...

Toujours la sensation, et la plus simple, comme dernier recours.

To cure the soul by the senses.

 

 

« Louvre. Je me sens de plain-pied avec tous ces dieux monstrueux

(Assyrie, Phénicie, etc.).

Ils sont mes copains. Familier avec eux.

Trop de plain-pied, jusqu'à en avoir presque peur de moi-même... »

 

 

 

 

Sur le chemin des Eyzies, Montherlant médite sur l'eau vive qui n'a qu'une idée,

arriver le plus vite possible à la mer.

Suivre sa pente, signe de tout l'amour qui est dans la nature.

 

 

 

"Oui, je suis absolument un enfant.

Mon goût des choses brillantes, mon impuissance à supporter

les moindres contrariétés, mon impatience, mes impulsions,

ma vanité ridicule, mon assurance en moi-même, mon irréflexion,

ma facilité à être impressionné par tout, et à changer d'humeur

d'une minute à l'autre parce que le soleil vient de se montrer,

ma mobilité, mes enthousiasmes, mes fanfaronnades,

tout ce qu'il y a de faux et de sincère,

en vérité tout cela porte douze ans.

C'est sans doute pour cela que les enfants m'intéressent.

C'est une forme de mon égoïsme: en eux, continuellement,

c'est moi que je cherche et que je retrouve..."

 

 

 

 

 

 

Montherlant s'est voulu de plain-pied avec les "gens du peuple",

"sain, frugal, optimiste" comme eux, "avec des émotions simples et fortes,

avec des désirs petits, brefs et contradictoires, mais d'une violence terrible,

qui laissent peu de place pour les scrupules

et qui n'ont d'ordinaire que son plaisir pour fin".

 

Vivant, tendre, fantasque, un peu m'as-tu-vu, ayant une passion furibonde du travail et toujours prêt à tout planter là pour un moment de plaisir.

 

 

 

Depuis le renvoi de Sainte-Croix,

il sait que la vie lui échappera toujours.

Il vivra par espérance, par illusions.

 

 

 

"Je pratiquais ce jeu subtil de défier la mort avec impertinence, tout en cherchant à l'éviter,
jeu subtil à quoi m'avaient préparé les taureaux
".

 

 

 

 

1915-1924

 

Le sport.

 

 

"C'était au printemps de 1915, j'avais dix-neuf ans.

Je ne connaissais de l'exercice physique

(laissons de côté la cavalcade et la tauromachie: elles sont un autre univers)

que les vagues quarts d'heure de ballon, dans la cour du collège.

Un essai de préparation militaire était mort-né après trois séances,

à la suite d'une prise avec le sergent.

Mais durant ces trois séances, j'avais couru

et exécuté quelques mouvements, torse nu...

Cela m'avait suffi pour prendre conscience d'un être nouveau en moi,

qui n'avait plus à se battre contre un taurillon ou un canasson,

mais contre lui-même.

 

Depuis mon renvoi du collège, j'étais non seulement sans amis,

mais sans camarades

- les seuls êtres humains que je fréquentasse étant les modèles italiens

de la rue de la Grande Chaumière, car je dessinais -,

et manquant à tel point d'ouverture sur l'extérieur que,

ayant résolu d'entrer dans un club sportif,

je ne trouvai rien d'autre que d'aller déranger le directeur de L'Auto,

en personne, pour lui demander lequel choisir.

On était en mai, par une journée déjà chaude.

Avais-je un parapluie, ne fût-ce qu'en l'honneur de Barrès?

En tout cas je portais un manteau de demi-saison.

"Alors, vous portez un manteau par cette température là?"

goguenarda Desgrange.

Je sortis un peu vexé.

Je ne sais si je me débarrassai tout de suite du manteau.

Mais sans tarder je me débarrassai d'un certain nombre de préjugés.

Chaque fois qu'on fait quelque chose de bien, cela commence toujours par une liquidation."

 

 

"Il y a un terrain sur lequel on se trouve naturellement avec des êtres

de qui nous sépare tout ce qui fait les séparations en ce monde:

différences dans l'instruction, l'éducation, les soucis, les ambitions,

la sphère de mouvance, l'argent.

Nul besoin de "se mettre à la portée", de "minimiser les distances",

rien de ces laborieux efforts qui introduisent un artifice, une gêne,

une réserve, et finalement une caducité,

dans tant d'essais de pénétration des classes.

Et une déplaisance, car il est presque aussi déplaisant

de "se pencher" sur l'ouvrier, que de s'avouer franchement,

comme je ne sais plus qui dans les Mémoires de Retz,

"si las de tout ce qui a nom peuple".

Rien de ces efforts car tout est aplani par ceci: une passion commune.

C'est cette passion commune qui fait que l'intellectuel et le manoeuvre,

l'homme de trente ans et l'enfant de quatorze peuvent pendant des heures

vivre ensemble, causer ensemble,

sans jamais ce "que se dire?" qui est le mot

(du moins le mot le plus doux)

de l'incompatibilité sociale..."

 

Le stade est un monde pour Montherlant où

l'humain, l'animal, le végétal et le divin se répondent.

 

 

 

 

1924

 

Le vide.

 

 

Un matin de septembre le jeune ami footballeur qu'affectionnait Montherlant

quitte l'équipe pour devenir international.

Les amitiés furent avec Montherlant toujours pleines de menace pour ceux qui lui manquent. Montherlant ne lui pardonnera pas de prendre le large. Il ne le reverra de sa vie. En même temps il décide de sacrifier le sport car

"...j'aime mieux souffrir de sacrifier que souffrir de subir, car subir est par le fait d'un autre, mais sacrifier ne dépend que de moi..."

Montherlant était sportif par amitié.

A peine l'ami est-il parti qu'il va brûler ses effets de sport: maillot, culotte et souliers.

 

"Il était admirable que ce feu héraclitéen, changeant, et principe de la doctrine du "tout change", marquât un changement important dans ma vie."

 

A la mort de sa grand-mère, désormais sans famille, Montherlant allume un grand feu dans le jardin. Il brûle tous les débris, tout ce qui subsiste de ses années à lui comme ce qui subsiste du temps de ses parents, quand il n'était pas né.

Il voit s'étager les meubles, les caisses, les malles, presque jusqu'au plafond.

Ce qu'il y a de mieux dans tout ce fatras accumulé par trois générations,

c'est deux malles. Montherlant y enfourne l' "unique nécessaire".

 

Montherlant a brûlé en 1924 sa vie passée pour s'en délivrer;

le nécessaire, il l'a fait tenir dans quelques valises.

Le rien provoque aussi une certaine euphorie.

 

 

 

 

 

1925-1929

 

Le voyageur traqué.

 

 

 

"Réaliser la féerie":

 

Transporter la rêverie dans le réel, connaître au Maroc, en Tunisie, en Tripolitaine ce que quelques textes iraniens chantaient dans sa tête.

Vivre à l'image de ces poètes iraniens, Saadi, Hãfiz, Firdousi surtout "qui avait toujours dans sa solitude, outre les rossignols, un jeune ami, lettré, un petit musicien dont le luth et la grâce réveillaient son génie".

 

"Les maîtres de l'Iran flattaient ma tendance essentielle à jouer sur de multiples registres à la fois; ils ne sont jamais très fixés, état entre tous qui m'est cher.

Leur indifférence aux diverses religions, dont ils ne gardent que le Dieu unique, rejoignait un syncrétisme qui fut toujours le mien..."

 

Une "grande gourmandise de la créature":

 

à Paris il n'osait pas. Dans le sud, l'aventure est au coin de la rue. Cette drague ne va pas sans risque. Chaque jour il cède avec un peu plus d'imprudence à son goût tenace des rencontres fortuites. Pour l'emporter sur la peur, pour "sauter le pas", il recourt à l'idée qu'il se fait de lui-même: taureau, faune ou satyre.

 

"Toujours davantage" devient sa devise.

 

"Il y a l'âme; il y a l'ombre".

A l'âme, les Devoirs, les Valeurs...

L'ombre, c'est la drague, marchant dans le tohu-bohu des rues comme dans un rêve ébloui qui est le "cinquième jardin" de ses chers poètes iraniens.

 

Sitôt arrivé et si heureux soit-il, il lui arrive de repartir. Il veut la proie et l'ombre.

Il aime une vie oppressée de convoitises.

Tout ce qu'il touche, il devine ce qu'il contient d'imparfait.

Il sait qu'il sera mieux là où il n'est pas, simplement parce qu'il faut y aller.

Toutes ces années vont se passer "à fuir l'un après l'autre tous les endroits où il n'est pas assez heureux".

 

C'est le temps du déplacement qu'il est le mieux:

"on se rapproche d'un là-bas qu'on n'a pas usé encore, d'un là-bas vierge."

 

Si tout ce qui est atteint est détruit, mieux vaut s'en tenir à la ferveur qui met de l'infini dans ce qu'on convoite.

 

Il faut voir aussi dans ces fuites répétées des précautions.

Montherlant se livrait à des frasques sévèrement punies par la loi. Le personnage itinérant, parfaitement imprévisible, a l'avantage de brouiller les pistes. Pas vu, pas pris. Pas revu, pas repris. En changeant constamment de ville, Montherlant espère qu'on ne le retrouvera jamais. Ce qui d'ailleurs ne l'empêche pas de tourner pendant des heures, des jours dans un même périmètre où il attend que surgisse le visage entr'aperçu. A bout de fatigue, d'usure nerveuse, il reste la conviction que tant d'obstination mérite récompense. Surtout ne pas renoncer!

 

                                 

 

"Que je sois dehors! Que je sois dehors!"

Dès l'arrivée, Montherlant sent la ville qui vague et divague autour de lui:

 

"Je ne brosse pas mes habits parce que cela me prendrait

deux minutes et que mon espérance ne peut pas tenir

deux minutes de plus. Il y a la vie qui est pour moi.

Tout de suite du concret..."

 

 

 

 

 

 

UN COMPAGNON D'EXIL

 

 

Montherlant a trouvé une défense contre ce destin qui le chambarde d'une ville à l'autre comme un insomniaque se retourne dans son lit : ne pas voyager seul.

Le tout est de trouver un ami qui ait le goût de courir le monde.

 

A Marseille, Montherlant rencontre un gamin dépenaillé.

"Tu viendras ici et là... demande Montherlant.

-J'irai où vous voudrez.

Tu feras ceci et cela...

-Je ferai ce que vous voudrez."

 

"Je l'emmenai en Camargue et en Espagne.

Ce gamin abandonné et sans métier, ramassé dans le ruisseau de la ville la plus canaille de France, emmené du jour au lendemain, je le gardai…"

 

 

 

En compagnie de Moustique, surnommé ainsi car il a,

comme on dit à Marseille, "la bazarette", Montherlant a tout osé.

Les pudeurs sont tombées. Tout devient possible

quand on voyage avec un compagnon qu'il faut épater.

Moustique est adroit, débrouillard, excellent coursier, si boute-en-train,

si mariolle qu'il lui suffit de paraître ici ou là pour attirer en quelques heures,

dans les endroits les plus mornes,

une bande de gamins rieurs qui ont été pendant toute sa vie

les seuls vrais compagnons de Montherlant.

 

 

 

Moustique plaisait aussi à Montherlant par sa petite fierté, par son indépendance. Obéissant, Moustique l'est à ses heures. Il peut faire du zèle, petit tâcheron débrouillard et peu exigeant. Il peut aussi oublier que son patron est malade, transpire à grosses gouttes de fièvre, car il a préféré aller se cuiter, quitte à revenir deux jours plus tard avec sur le coeur la grande idée humaine qu'il a laissé mourir son maître.

 

Moustique, le petit voleur, est resté au service de Montherlant pendant cinq ans.

 

 

 

 

 

LES VOLUPTES

 

 

 

Montherlant appartient au "type rapace".

La vie des "rapaces" se passe à goûter toutes les formes de vie

les plus opposées qui toutes ont leur volupté:

"...voluptés artistiques jusqu'au raffinement, et à côté de cela grossières

parce que l'extrême brutalité touche au raffinement.

Voluptés psychologiques.

Voluptés de la transgression des lois du code criminel.

Voluptés mystiques. Voluptés de la pénitence, du monastère.

Voluptés de la misère.

Voluptés du vol, du banditisme, du suicide.

Voluptés de la culture.

Voluptés de la bienfaisance."

 

Le rapace a en lui un fond de mélancolie, mais un rien le divertit.

A qui entretient sa faim, sa soif et son envie, tout devient volupté.

 

Montherlant sait qu'il faut être heureux sur le moment,

quel que soit l'état dans lequel on se trouve.

Ce qui passe est bonheur, ce qui dure est malheur.

D'où la nécessité d'alterner les façons d'être, d'agir et de vivre.

Celui qui développe en lui tour à tour à la fois l'ange et la bête,

la vie et la mort, l'action et la non-action,

celui-là est vraiment "l'enfant de volupté".

 

 

 

 

 

 

A l'Alcazar de Séville, Montherlant a la révélation de ce que devra être sa vie désormais. Pleine de délices au fond, superficielle, fiérote à l'extérieur, sur la défensive contre les fâcheux. Tous les paradis sont protégés. Tout autour du jardin "couraient les hautes murailles crénelées, couleur d'ambre. Forteresse à l'extérieur et jardin au-dedans: cela ferait une belle-âme".

 

Comme les Espagnols, Montherlant a pris l'habitude de répondre: "On vit." Que faut-il demander de plus? A nous de bourrer cette vie de désirs, même si le désir aussi est un mensonge.

 

Toute sa vie, Montherlant a aimé les masques: "Ce qui est important, ce n'est pas d'être différent des autres, c'est d'être différent de soi". Le masque permet d'être un autre, de voir sans être vu, de se faire voir comme on n'est pas, comme on voudrait qu'on nous voie.

 

 

 

 

 

 

L'ILE DE LA FELICITE

 

 

C'est toujours en quête de la féerie, mais guidé cette fois par le grand matador Juan Belmonte, que Montherlant découvre, à Séville, le quartier gitan de Triana.

On s'est demandé longtemps où était l' "île de la Félicité".

Cette île, Montherlant y aborde à la fin de La Petite Infante de Castille.

 Là, il retrouve les "êtres les plus exquis" et peut désirer

une "grande quantité de joies et les obtenir".

Cette île c'est Triana:

"L'état d'irréalité où je vivais est passé dans le style. Mais qu'on ne s'y laisse pas tromper. C'est la plus solide réalité qu'expriment ces phrases vaporeuses..."

 

"Enfin, me disais-je, moi qui ne suis fait que pour les délices, me voici dans ma vie véritable!" A chaque pas je m'écriais: "C'est prodigieux!" devant l'abondance des jolis êtres. Ils marchaient la bouche entr'ouverte de langueur, avec des faces de songe, toutes brunies et hâlées par l'odeur de l'herbe, et moi, les ayant dépassés, je sentais sur moi leurs yeux appuyeurs. Quelques-uns s'approchaient, comme fait un chien ou un chat, dans son désir d'être caressé. Ô relativité! Je ne faisais même plus attention à des visages qui en d'autres lieux m'eussent rendu fous, tant ils étaient nombreux ici. Et j'étais d'abord éperdu, et comme angoissé, de laisser passer tant de biens, à cause de ce trop grand nombre. Car, par une conjonction adorable, la plupart de ces êtres étaient aussi faciles qu'ils étaient beaux. Dans l'île de la Félicité, le climat, le tempérament, les lois, les traditions, et la simplicité même qu'il y a en toutes choses ont créé dans les moeurs amoureuses la même simplicité innocente. Chacun s'y offre dès sa treizième année, jusqu'à l'âge le plus avancé, et la seule loi qui règle ces rapports est qu'on n'y fasse rien contre la charité. Les bêtes y sont elles aussi particulièrement tendres et voluptueuses.

Lorsque je le sus, lorsque j'en fus bien sûr, la suffocation fut telle

que je portai ma main sur mon front.

 

 

 

Alors je méritai le surnom de Dionysos,

"qui passe sa vie dans les fêtes" et celui d'Athéna,

"inaccessible aux soucis", et celui de l'Aziz d'Egypte,

"le roi au bonheur toujours jeune".

 

Il n'y a de vie possible qu'avec des eaux et du soleil,

en vêtements lâches, légers et clairs,

où le nu se rappelle sans cesse."

                   

 

 

                   

"La vie devient une chose délicieuse, aussitôt qu'on commence à ne plus la prendre au sérieux."

 

"J'aime cette notion du jeu".

Le jeu satisfait la chaleur du sang qui crie:

"Je ne veux pas rester les bras croisés devant la vie, je veux la provoquer, la forcer au combat avec moi".

Et le jeu satisfait en même temps l'intelligence qui ajoute:

"Ce combat, il n'est pas question que je le prenne au sérieux, que j'y engage ma possibilité d'être heureux ou d'être malheureux".

 

"Je n'aime que l'état de ceux qui se sentent innocents."

 

 

 

Dans ces années d'errance de 1926 à 1929,

on sent que la littérature n'occupe plus Montherlant.

 

"Je sais bien maintenant ce que c'est que l'oeuvre d'art. C'est une dérobade. Je me jette dans mon écriture quand il y a un échec dans ma vie profonde, pour m'oublier et oublier que je suis vaincu. Je m'y jette comme d'autres se jettent dans le sommeil, et c'est bien cela qu'est mon écriture: un sommeil de ma vie. L'écriture, c'est mon moins-vivre, ce que je fais quand je ne suis plus bon à rien d'autre. Chaque page réalisée dans mon oeuvre, c'est quelque chose que je n'ai pas réalisé dans ma vie. C'est pourquoi je n'aime pas mon oeuvre. Ce monceau de gribouillage n'est pas un fruit de ma puissance, mais de ma faiblesse, et souvent il m'a fait honte.

 

 

Ces dernières années, plusieurs fois, j'ai pu penser

que je n'avais plus pour longtemps à vivre.

A ces heures, pour me préserver du désespoir,

il n'y avait dans mon passé que quelques enchantements

des sens et du coeur, et il n'y avait exactement que cela.

 

 

Non seulement mon oeuvre ne me disait pas: "Tu ne mourras peut-être pas tout entier"; je n'ai pas cette illusion. Mais quand je l'aurais, elle ne me causerait aucun plaisir. Au contraire, c'était mon oeuvre qui tendait à devenir pour moi un sujet de désespoir, quand je songeais à tout le temps - et de ma jeunesse - que je lui avais sacrifié. Tout ce temps pris sur le bonheur, ou au moins sur sa poursuite! Et quand tout se réduit à une question d'heures! Quelle démence! Et quels remords!"

 

En 1927, quand il donne cette interview, Montherlant croit qu'il va mourir. Typhoïde et congestion pulmonaire à l'hôpital de Tunis. Congestion pulmonaire l'hiver suivant, à Paris (1928-1929). "Moustique" (Vincent) est revenu de Marseille pour le soigner.

 

 

 

"Tout au fond de l'appartement, dans la pièce la plus reculée,

comme celle des contes arabes, séparé du monde par sept pièces

où s'entassent les immondices de la richesse bourgeoise,

sans téléphone, je reste sur un grabat,

soigné par un enfant de quatorze ans qui devrait être en prison.

 

Comme les bêtes proches de mourir, je ne veux qu'une chose :

que personne ne me voie.

 

Mourir très loin de chez soi, à l'hôtel, sans prêtre, sans infirmière,

sans un visage de votre famille,

en laissant pour tout bien deux valises,

et qu'un fourgon vous conduise directement

de votre lit à la fosse commune,

il y avait deux mois déjà que,

partant  à l'hôpital pour la typhoïde, j'avais fait ce rêve."

 

"Ce n'est pas la mort qui est le grand mystère, c'est la vie.

La vie de la mort c'est d'avoir été heureux.

Il n'y a qu'une préparation à la mort : elle est d'être rassasié."

 

 

 

 

 

 

 

 

ECRIRE ET VIVRE

 

 

"1930 fut l'année où je retrouvai mon équilibre."

 

 

La vie, c'est simple: il y a la vie et puis rien.

"Rien que la terre".

 

Bien vivre suppose qu'on ait le talent de vivre.

Ce qui se présente, ce qu'on sent est moins important

que de "sentir" le plus fortement possible,

en éprouvant les sentiments les plus divers.

 

Toujours Montherlant est double:

"l'orgueilleux à nul autre pareil" est équilibré par

"l'humain trop humain" qui est aussi lui:

 

"Il s'agit moins d'être différent des autres que d'être différent de soi."

 

Bien vivre c'est savoir "remuer la vie", la "provoquer", lui poser des questions,

la traiter comme un taureau de combat.

 

A la base de la vie aventureuse il y a le jeu, sport ou tauromachie;

il y a aussi le sérieux.

Il faut toujours faire comme si les choses étaient importantes,

tout en sachant qu'elles ne le sont pas.

 

La mort aiguise la vie; grâce à elle, on vit chaque moment

en sachant qu'on peut mourir sur l'heure.  

 

Vivre pour Montherlant, c'est sortir;

sortir, c'est avoir des aventures ou travailler au grand air.

 

 

 

"Le grand bonheur de ma vie est de savoir  

- d'une conscience permanente –

 que je ne suis pas marié."

 

"Le monde, après tout, est assez vaste."

 

"Un être vous prive du vaste monde, vous dérobe le monde,

met un écran entre le monde et vous.

Tout est bu par cet être: le splendide univers cesse d'exister."

 

 

 

Sans interroger d’innombrables conjoints,

Montherlant s’est mis dans la tête que 90% des mariages sont malheureux.

Lui qui a en horreur les hypothèses, les évaluations, les pourcentages,

pour une notion aussi relative que le bonheur conjugal, il est formel :

les mariages tiennent par inertie.

Notre force d’inertie nous enchaîne à des états pénibles.

A cette inertie se mêle, dans l’acquiescement au mariage,

des habitudes prises, ce qu’on appelle l’accoutumance.

Voilà ce qui relègue les hommes, les femmes, au rôle de béats.

Des béats qui supporteront jusqu’à leur mort une union malheureuse

où la seule question sera de savoir qui va dominer, qui va se laisser dominer.

La femme affirme qu’elle se dévoue, l’homme prétend qu’il se sacrifie.

 

Montherlant soupçonne les femmes de tenir plus au mariage qu’à l’amour.

La femme est galvanisée, illuminée, embrasée à l’idée d’être mariée et d’avoir des enfants, alors qu’ « un père de trois enfants sait qu’il est irrémédiablement perdu ».

 

►Montherlant - Le Film (Accueil)

 

 

Henry de Montherlant – Le Film

 

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