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►Montherlant
- Le Film (Accueil) HENRY DE MONTHERLANT 20 avril 1895 (deux heures du
matin) – 21 septembre 1972 (quatre heures de
l’après-midi) « On ne voit
pas, on ne veut pas voir ce que vous êtes ; on veut ne voir que
la caricature qu’on en fait. » (Montherlant, La
Guerre Civile, Citation Paule
d’Arx, Henry de Montherlant Ou Les Chemins de
l’exil) |
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Toute sa vie, Henry
de Montherlant fut jugé sur quelques paroles
maladroites, deux ou trois traits
de caractère qu’on lui attribuait, (la prétention,
l’arrogance, l’égotisme) qui souvent ne
reposaient sur rien, ou sur quelques
faits de l’enfance, une mère trop
idolâtre de son fils, attendant tout de
lui et lui pardonnant tout. S’est ainsi formée
une image de Montherlant, désagréable, voire
odieuse, que les ennemis de
l’écrivain se sont efforcés d’imposer à
l’opinion. Nous donnons ici
quelques éléments (librement choisis,
adaptés et remaniés) extraits de la
biographie référence:
MONTHERLANT SANS
MASQUE, Pierre Sipriot, livre poche 4387, et de quelques
autres livres. Ils nous présentent
un Montherlant plus complexe, moins antipathique,
plus attachant que la figure qu’il montrait aux
fâcheux qui dressèrent sa légende noire. Les éléments qui
suivent ne sont pas le scénario du film, qui n’est pas un
documentaire. (Mise à jour : 12-III-2004) |
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CHRONOLOGIE 1895
Une hémorragie
utérine provoquée par l'accouchement faillit l'emporter. Elle ne s'en releva
jamais, et passa les vingt années qui lui restaient à vivre alitée. Forcée de garder la
chambre, elle vécut plus dans son fils qu'en elle; l'encourageant à faire ce
qu'il voulait pour entendre de sa bouche les récits les plus
extravagants. Les mères dolentes
font souvent les enfants joyeux. Il vivra comme elle
le rêvait. C'est dans ce
contact avec une malade que Montherlant prit le goût de
l'épate qui vient de ce qu'on a un public. Pour la vie, sa mère
l'a rendu à la fois caressant et rude, avec ce je ne sais
quoi d'incontrôlé et de saugrenu.
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1904 Quo Vadis?
Quo Vadis? est un roman
historique dans le monde romain du Ier siècle. Quo Vadis?
c'est la revanche que prend Montherlant sur la bigoterie familiale: la
vitalité du monde païen face à la tendresse amène des chrétiens.
La vie de
Montherlant à cette époque s'en trouve toute bouleversée. Lui si sage, si
discret, il vole aux étalages... "Je forçais des boites aux lettres pour
y prendre et décacheter des lettres adressées à des inconnus". L'ombre de Pétrone
ou de Néron et plus tard les grands Romains, dont Montherlant découvrit la
vie en lisant Plutarque, donnent un corps à la morale aristocratique. La grandeur n'est
pas le privilège d'une caste, d'un petit groupe dans l'opposition, une façon
morose et critique d'envisager le monde. Elle est un art
de vivre plus intensément, et qui tient compte des bizarreries de la nature
humaine. Une autre leçon de Quo
Vadis? c'est la place qu'y tient l'amour. "Il est capital
que la dernière libation de Pétrone qui va mourir soit uniquement pour la
déesse de l'amour". |
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1909 Taurinus furor.
Découverte cette
année-là des courses de taureaux.
La corrida permit à
Montherlant de prendre conscience de toute la sauvagerie qui était en lui.
"Tout change.
L'ère des tempêtes commence; il est vraiment devenu ce qu'il est."
"Tout ce qui
est du domaine de la volonté, il le pouvait." |
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1911-1912 Les garçons.
Montherlant a connu
au collège Sainte-Croix de Neuilly une aventure particulière imprévisible
dans ses effets.
C'est à ce garçon
qu'il consacra les dernières lignes de Mais aimons-nous
ceux que nous aimons?, écrites avant qu'il ne
se tue le 21 septembre 1972:
Le sujet des Garçons,
c'est la nature humaine dévoilée, à quatorze ans et à seize ans: un
adolescent aime un enfant. Par cette aventure, il découvre peu à peu "la vie où
tout, et toujours, est extraordinaire et invraisemblable". Roman simple,
naturel, qui raconte l'histoire intime de jeunes êtres un peu fous de la vie,
soucieux d'éteindre leur libre mobilité par des amitiés, des pactes, des
promesses. Dans sa vie
amoureuse, Montherlant essaiera de trouver un équilibre où le plaisir se
cherchera des alibis dans la plus haute tenue morale, où la profondeur d'un
premier amour ne pourra s'assouvir que par un excès de sensations et toute
une vie de drague. Ces aventures sont
sans grande importance pour celui qui écrit: "J'ai bu à
un visage qui m'a désaltéré pour l'éternité."
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1914-1917 La solitude. Trois années où
Montherlant vit emprisonné dans sa solitude. "L'exil,
toujours l'exil". Son père est mort en
1914, sa mère en août 1915. L'hiver 1914,
mobilisé avec sa classe, il est ajourné pour "hypertrophie
cardiaque". Il passe alors trois
ans "à asseoir les bases de sa culture pendant que les garçons de son
âge se font tuer". Il découvre
Nietzsche: "Ce qui vit,
ce qui est vers l'avenir, c'est Nietzsche. Entre Jésus et lui,
il n'y a personne."
1914-1917, c'est aussi
l'époque des visites presque quotidiennes au Louvre: "Louvre.
Absolument malade devant la multiplicité des choses belles. Fiévreux et les
frissons glacés sur ma sueur menaçant de me donner la bronchite. Tremblant
tellement que je fais trembler une vitrine contre laquelle je m'appuie. Tout, jamais je ne saurai
tout dans la même minute. Jamais dans la même
minute je ne pourrai embrasser tous les âges, tous leurs plaisirs,
toutes leurs beautés. Une effrayante
nostalgie. Toujours quelque chose m'échappera. Quand bien même j'aurais
tous les objets d'art d'ici, il y en a que je ne
posséderais pas. Un maladif besoin de
synthèse, de tout revivre. Eperdu et misérable. Besoin d'avoir en sortant
de là n'importe quel plaisir physique, et été boire un bock, rien que pour
cette seconde de satisfaction... Toujours la
sensation, et la plus simple, comme dernier recours. To cure the soul by the senses.
Sur le chemin des
Eyzies, Montherlant médite sur l'eau vive qui n'a qu'une idée, arriver le plus vite
possible à la mer. Suivre sa pente,
signe de tout l'amour qui est dans la nature.
Montherlant s'est
voulu de plain-pied avec les "gens du peuple", "sain, frugal,
optimiste" comme eux, "avec des émotions simples et fortes, avec des désirs
petits, brefs et contradictoires, mais d'une violence terrible, qui laissent peu de
place pour les scrupules et qui n'ont
d'ordinaire que son plaisir pour fin". Vivant, tendre,
fantasque, un peu m'as-tu-vu, ayant une passion furibonde du travail et
toujours prêt à tout planter là pour un moment de plaisir.
"Je
pratiquais ce jeu subtil de défier la mort avec impertinence, tout en
cherchant à l'éviter, |
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1915-1924 Le sport. "C'était au
printemps de 1915, j'avais dix-neuf ans. Je ne connaissais de
l'exercice physique (laissons de côté la
cavalcade et la tauromachie: elles sont un autre univers) que les vagues
quarts d'heure de ballon, dans la cour du collège. Un essai de
préparation militaire était mort-né après trois séances, à la suite d'une
prise avec le sergent. Mais durant ces
trois séances, j'avais couru et exécuté quelques
mouvements, torse nu... Cela m'avait suffi
pour prendre conscience d'un être nouveau en moi, qui n'avait plus à
se battre contre un taurillon ou un canasson, mais contre
lui-même. Depuis mon renvoi du
collège, j'étais non seulement sans amis, mais sans camarades - les seuls êtres
humains que je fréquentasse étant les modèles italiens de la rue de la
Grande Chaumière, car je dessinais -, et manquant à tel
point d'ouverture sur l'extérieur que, ayant résolu
d'entrer dans un club sportif, je ne trouvai rien
d'autre que d'aller déranger le directeur de L'Auto, en personne, pour
lui demander lequel choisir. On était en mai, par
une journée déjà chaude. Avais-je un
parapluie, ne fût-ce qu'en l'honneur de Barrès? En tout cas je
portais un manteau de demi-saison. "Alors, vous
portez un manteau par cette température là?" goguenarda
Desgrange. Je sortis un peu
vexé. Je ne sais si je me
débarrassai tout de suite du manteau. Mais sans tarder je
me débarrassai d'un certain nombre de préjugés. Chaque fois qu'on fait
quelque chose de bien, cela commence toujours par une liquidation."
"Il y a un
terrain sur lequel on se trouve naturellement avec des êtres de qui nous sépare
tout ce qui fait les séparations en ce monde: différences dans l'instruction,
l'éducation, les soucis, les ambitions, la sphère de
mouvance, l'argent. Nul besoin de
"se mettre à la portée", de "minimiser les distances", rien de ces
laborieux efforts qui introduisent un artifice, une gêne, une réserve, et
finalement une caducité, dans tant d'essais
de pénétration des classes. Et une déplaisance,
car il est presque aussi déplaisant de "se
pencher" sur l'ouvrier, que de s'avouer franchement, comme je ne sais
plus qui dans les Mémoires de Retz, "si las de tout
ce qui a nom peuple". Rien de ces efforts
car tout est aplani par ceci: une passion commune. C'est cette passion
commune qui fait que l'intellectuel et le manoeuvre, l'homme de trente
ans et l'enfant de quatorze peuvent pendant des heures vivre ensemble, causer
ensemble, sans jamais ce
"que se dire?" qui est le mot (du moins le mot le
plus doux) de l'incompatibilité
sociale..." Le stade est un
monde pour Montherlant où l'humain, l'animal,
le végétal et le divin se répondent. |
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1924 Le vide. Un matin de
septembre le jeune ami footballeur qu'affectionnait Montherlant quitte l'équipe pour
devenir international. Les amitiés furent
avec Montherlant toujours pleines de menace pour ceux qui lui manquent.
Montherlant ne lui pardonnera pas de prendre le large. Il ne le reverra de sa
vie. En même temps il décide de sacrifier le sport car "...j'aime
mieux souffrir de sacrifier que souffrir de subir, car subir est par le fait
d'un autre, mais sacrifier ne dépend que de moi..." Montherlant était
sportif par amitié. A peine l'ami est-il
parti qu'il va brûler ses effets de sport: maillot, culotte et souliers. "Il était
admirable que ce feu héraclitéen, changeant, et principe de la doctrine du
"tout change", marquât un changement important dans ma vie." A la mort de sa
grand-mère, désormais sans famille, Montherlant allume un grand feu dans le
jardin. Il brûle tous les débris, tout ce qui subsiste de ses années à lui
comme ce qui subsiste du temps de ses parents, quand il n'était pas né. Il voit s'étager les
meubles, les caisses, les malles, presque jusqu'au plafond. Ce qu'il y a de
mieux dans tout ce fatras accumulé par trois générations, c'est deux malles.
Montherlant y enfourne l' "unique nécessaire". Montherlant a brûlé
en 1924 sa vie passée pour s'en délivrer; le nécessaire, il
l'a fait tenir dans quelques valises. Le rien provoque
aussi une certaine euphorie. |
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1925-1929 Le voyageur traqué. "Réaliser la
féerie": Transporter la rêverie
dans le réel, connaître au Maroc, en Tunisie, en Tripolitaine ce que quelques
textes iraniens chantaient dans sa tête. Vivre à l'image de
ces poètes iraniens, Saadi, Hãfiz, Firdousi surtout "qui avait toujours
dans sa solitude, outre les rossignols, un jeune ami, lettré, un petit
musicien dont le luth et la grâce réveillaient son génie". "Les maîtres
de l'Iran flattaient ma tendance essentielle à jouer sur de multiples
registres à la fois; ils ne sont jamais très fixés, état entre tous qui m'est
cher. Leur indifférence
aux diverses religions, dont ils ne gardent que le Dieu unique, rejoignait
un syncrétisme qui fut toujours le mien..." Une "grande
gourmandise de la créature": à Paris il n'osait
pas. Dans le sud, l'aventure est au coin de la rue. Cette drague ne va pas
sans risque. Chaque jour il cède avec un peu plus d'imprudence à son goût
tenace des rencontres fortuites. Pour l'emporter sur la peur, pour
"sauter le pas", il recourt à l'idée qu'il se fait de lui-même:
taureau, faune ou satyre. "Toujours
davantage" devient sa devise. "Il y a l'âme;
il y a l'ombre". A l'âme, les
Devoirs, les Valeurs... L'ombre, c'est la
drague, marchant dans le tohu-bohu des rues comme dans un rêve ébloui
qui est le "cinquième jardin" de ses chers poètes iraniens. Sitôt arrivé et si
heureux soit-il, il lui arrive de repartir. Il veut la proie et l'ombre. Il aime une vie
oppressée de convoitises. Tout ce qu'il
touche, il devine ce qu'il contient d'imparfait. Il sait qu'il sera
mieux là où il n'est pas, simplement parce qu'il faut y aller. Toutes ces années
vont se passer "à fuir l'un après l'autre tous les endroits où il
n'est pas assez heureux". C'est le temps du
déplacement qu'il est le mieux: "on se
rapproche d'un là-bas qu'on n'a pas usé encore, d'un là-bas vierge." Si tout ce qui est
atteint est détruit, mieux vaut s'en tenir à la ferveur qui met de
l'infini dans ce qu'on convoite. Il faut voir aussi
dans ces fuites répétées des précautions. Montherlant se livrait
à des frasques sévèrement punies par la loi. Le personnage itinérant,
parfaitement imprévisible, a l'avantage de brouiller les pistes. Pas vu, pas
pris. Pas revu, pas repris. En changeant constamment de ville, Montherlant
espère qu'on ne le retrouvera jamais. Ce qui d'ailleurs ne l'empêche pas de
tourner pendant des heures, des jours dans un même périmètre où il attend que
surgisse le visage entr'aperçu. A bout de fatigue, d'usure nerveuse, il reste
la conviction que tant d'obstination mérite récompense. Surtout ne pas
renoncer!
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UN COMPAGNON D'EXIL Montherlant a trouvé
une défense contre ce destin qui le chambarde d'une ville à l'autre comme un
insomniaque se retourne dans son lit : ne pas voyager seul. Le tout est de
trouver un ami qui ait le goût de courir le monde. A Marseille,
Montherlant rencontre un gamin dépenaillé. "Tu viendras
ici et là... demande Montherlant. -J'irai où vous
voudrez. Tu feras ceci et
cela... -Je ferai ce que
vous voudrez." "Je l'emmenai
en Camargue et en Espagne. Ce gamin abandonné
et sans métier, ramassé dans le ruisseau de la ville la plus canaille de
France, emmené du jour au lendemain, je le gardai…"
Moustique plaisait
aussi à Montherlant par sa petite fierté, par son indépendance. Obéissant, Moustique
l'est à ses heures. Il peut faire du zèle, petit tâcheron débrouillard et peu
exigeant. Il peut aussi oublier que son patron est malade, transpire à
grosses gouttes de fièvre, car il a préféré aller se cuiter, quitte à revenir
deux jours plus tard avec sur le coeur la grande idée humaine qu'il a laissé
mourir son maître. Moustique, le petit
voleur, est resté au service de Montherlant pendant cinq ans. |
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LES VOLUPTES
A l'Alcazar de
Séville, Montherlant a la révélation de ce que devra être sa vie désormais.
Pleine de délices au fond, superficielle, fiérote à l'extérieur, sur la
défensive contre les fâcheux. Tous les paradis sont protégés. Tout autour du
jardin "couraient les hautes murailles crénelées, couleur d'ambre.
Forteresse à l'extérieur et jardin au-dedans: cela ferait une
belle-âme". Comme les Espagnols,
Montherlant a pris l'habitude de répondre: "On vit." Que faut-il
demander de plus? A nous de bourrer cette vie de désirs, même si le désir
aussi est un mensonge. Toute sa vie,
Montherlant a aimé les masques: "Ce qui est important, ce n'est pas
d'être différent des autres, c'est d'être différent de soi". Le masque
permet d'être un autre, de voir sans être vu, de se faire voir comme on n'est
pas, comme on voudrait qu'on nous voie. |
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L'ILE DE LA FELICITE C'est toujours en
quête de la féerie, mais guidé cette fois par le grand matador Juan Belmonte,
que Montherlant découvre, à Séville, le quartier gitan de Triana. On s'est demandé
longtemps où était l' "île de la Félicité". Cette île,
Montherlant y aborde à la fin de La Petite Infante de Castille. Là, il retrouve les "êtres les plus
exquis" et peut désirer une "grande
quantité de joies et les obtenir". Cette île c'est
Triana: "L'état
d'irréalité où je vivais est passé dans le style. Mais qu'on ne s'y laisse
pas tromper. C'est la plus solide réalité qu'expriment ces phrases
vaporeuses..." "Enfin, me
disais-je, moi qui ne suis fait que pour les délices, me voici dans ma vie
véritable!" A chaque pas je m'écriais: "C'est prodigieux!"
devant l'abondance des jolis êtres. Ils marchaient la bouche entr'ouverte de
langueur, avec des faces de songe, toutes brunies et hâlées par l'odeur de
l'herbe, et moi, les ayant dépassés, je sentais sur moi leurs yeux appuyeurs.
Quelques-uns s'approchaient, comme fait un chien ou un chat, dans son désir
d'être caressé. Ô relativité! Je ne faisais même plus attention à des visages
qui en d'autres lieux m'eussent rendu fous, tant ils étaient nombreux ici. Et
j'étais d'abord éperdu, et comme angoissé, de laisser passer tant de biens, à
cause de ce trop grand nombre. Car, par une conjonction adorable, la plupart
de ces êtres étaient aussi faciles qu'ils étaient beaux. Dans l'île de la
Félicité, le climat, le tempérament, les lois, les traditions, et la
simplicité même qu'il y a en toutes choses ont créé dans les moeurs
amoureuses la même simplicité innocente. Chacun s'y offre dès sa treizième
année, jusqu'à l'âge le plus avancé, et la seule loi qui règle ces rapports
est qu'on n'y fasse rien contre la charité. Les bêtes y sont elles aussi
particulièrement tendres et voluptueuses. Lorsque je le sus,
lorsque j'en fus bien sûr, la suffocation fut telle que je portai ma
main sur mon front.
"La vie
devient une chose délicieuse, aussitôt qu'on commence à ne plus la prendre au
sérieux." "J'aime
cette notion du jeu". Le jeu satisfait la
chaleur du sang qui crie: "Je ne veux
pas rester les bras croisés devant la vie, je veux la provoquer, la forcer au
combat avec moi". Et le jeu satisfait
en même temps l'intelligence qui ajoute: "Ce combat, il
n'est pas question que je le prenne au sérieux, que j'y engage ma possibilité
d'être heureux ou d'être malheureux". "Je n'aime que
l'état de ceux qui se sentent innocents." |
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Dans ces années
d'errance de 1926 à 1929, on sent que la littérature
n'occupe plus Montherlant. "Je sais bien
maintenant ce que c'est que l'oeuvre d'art. C'est une dérobade. Je me jette
dans mon écriture quand il y a un échec dans ma vie profonde, pour m'oublier
et oublier que je suis vaincu. Je m'y jette comme d'autres se jettent dans le
sommeil, et c'est bien cela qu'est mon écriture: un sommeil de ma vie.
L'écriture, c'est mon moins-vivre, ce que je fais quand je ne suis plus bon à
rien d'autre. Chaque page réalisée dans mon oeuvre, c'est quelque chose que je
n'ai pas réalisé dans ma vie. C'est pourquoi je n'aime pas mon oeuvre. Ce
monceau de gribouillage n'est pas un fruit de ma puissance, mais de ma
faiblesse, et souvent il m'a fait honte.
Non seulement mon
oeuvre ne me disait pas: "Tu ne mourras peut-être pas tout entier";
je n'ai pas cette illusion. Mais quand je l'aurais, elle ne me causerait
aucun plaisir. Au contraire, c'était mon oeuvre qui tendait à devenir pour
moi un sujet de désespoir, quand je songeais à tout le temps - et de ma
jeunesse - que je lui avais sacrifié. Tout ce temps pris sur le bonheur, ou
au moins sur sa poursuite! Et quand tout se réduit à une question d'heures!
Quelle démence! Et quels remords!" En 1927, quand il
donne cette interview, Montherlant croit qu'il va mourir. Typhoïde et
congestion pulmonaire à l'hôpital de Tunis. Congestion pulmonaire l'hiver
suivant, à Paris (1928-1929). "Moustique" (Vincent) est revenu de
Marseille pour le soigner.
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ECRIRE ET VIVRE "1930 fut
l'année où je retrouvai mon équilibre." La vie, c'est
simple: il y a la vie et puis rien. "Rien que la
terre". Bien vivre suppose
qu'on ait le talent de vivre. Ce qui se présente,
ce qu'on sent est moins important que de
"sentir" le plus fortement possible, en éprouvant les
sentiments les plus divers. Toujours Montherlant
est double: "l'orgueilleux
à nul autre pareil" est équilibré par "l'humain trop
humain" qui est aussi lui: "Il s'agit
moins d'être différent des autres que d'être différent de soi." Bien vivre c'est
savoir "remuer la vie", la "provoquer", lui poser des
questions, la traiter comme un
taureau de combat. A la base de la vie
aventureuse il y a le jeu, sport ou tauromachie; il y a aussi le
sérieux. Il faut toujours
faire comme si les choses étaient importantes, tout en sachant
qu'elles ne le sont pas. La mort aiguise la
vie; grâce à elle, on vit chaque moment en sachant qu'on
peut mourir sur l'heure. Vivre pour
Montherlant, c'est sortir; sortir, c'est avoir
des aventures ou travailler au grand air.
Sans interroger
d’innombrables conjoints, Montherlant s’est
mis dans la tête que 90% des mariages sont malheureux. Lui qui a en horreur
les hypothèses, les évaluations, les pourcentages, pour une notion
aussi relative que le bonheur conjugal, il est formel : les mariages
tiennent par inertie. Notre force
d’inertie nous enchaîne à des états pénibles. A cette inertie se
mêle, dans l’acquiescement au mariage, des habitudes
prises, ce qu’on appelle l’accoutumance. Voilà ce qui relègue
les hommes, les femmes, au rôle de béats. Des béats qui
supporteront jusqu’à leur mort une union malheureuse où la seule question
sera de savoir qui va dominer, qui va se laisser dominer. La femme affirme
qu’elle se dévoue, l’homme prétend qu’il se sacrifie. Montherlant
soupçonne les femmes de tenir plus au mariage qu’à l’amour. La femme est
galvanisée, illuminée, embrasée à l’idée d’être mariée et d’avoir des
enfants, alors qu’ « un père de trois enfants sait qu’il est
irrémédiablement perdu ». ►Montherlant
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