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« Se dire que l’on a mettons soixante ans devant soi, et
ensuite rien, -que toutes les religions sont des créations de l’homme qui ont
apporté beaucoup de mal (les préjugés, la contrainte pour rien, sans parler
du sang, etc.) et beaucoup de bien (une hauteur, la consolation ou plus
exactement la clef pour être heureux et tant de créations de la pensée et de
l’art). Sans qu’il soit utile de rechercher si elles ont apporté ou plus de
mal ou plus de bien, puisque de toutes façons elles demeureront toujours et
quoi que l’on fasse, et que la somme de bêtise qu’elles supposent, si elles
disparaissaient, ressortirait en autre chose. Voilà donc ces soixante ans. Quel a été leur but ? Une
seule réponse : être heureux. La seule façon qu’ait un homme de prouver
qu’il est intelligent est d’avoir été heureux. Il est complètement inutile de « fonder », de
« réformer », de « laisser une œuvre », sauf dans la
mesure où faire cela vous est agréable, c’est-à-dire rentre dans la
proposition précédente : être heureux. Les mouvements de générosité de l’homme, qui lui sont
d’ordinaire aussi naturels que les mouvements de vilenie, ne sont justifiés,
eux aussi, que par l’agrément qu’il éprouve à les avoir, agrément qui est la
satisfaction d’un instinct. Il faut connaître toute la richesse de la vie, mais en n’étant
pas dupe, et en se surveillant attentivement, pour n’en prendre que ce qu’il
faut. La figure de Sénèque, qui à telle heure est Sénèque le philosophe, et
vise à l’ataraxie, et qui l’heure suivante devient Sénèque le tragique, et
vise à connaître assez les passions pour les décrire dans son théâtre, est
une bonne figure de ce double mouvement. Ou bien encore l’image d’un Hermès
au double visage : l’un des visages est le masque tragique des
Grecs ; le visage opposé est
celui de Bouddha, avec le « sourire de la pensée la plus
profonde ». Selon les heures, exposer l’un ou l’autre de ces visages
(sachant que l’autre est derrière, et qu’un geste de la main suffirait à
l’exposer à sa place), ou bien tourner l’Hermès de telle sorte qu’un peu de
chacun des deux visages soit visible dans le même temps. Tout n’est qu’une
question de tourner l’objet d’une certaine façon (ou de tourner autour de
lui, ce qui revient au même). Donc, le principe est l’inaction. L’action ne sera conçue que
comme un jeu, dans la mesure où elle nous amuse (tauromachie, guerre,
football, etc.) La seule « divinité » (une façon de parler
évidemment), est le principe vital : Dea Vita. Son symbole, très
ancien, est le taureau. Tout a sa raison d’être, et tout a raison.
Equivalence. Indifférence. L’homme n’a qu’à reproduire la création, et à être
tout. Comme il ne peut pas l’être simultanément, il le sera
successivement : alternance. De là que son état est la mobilité, la fluence. Et qu’il doit
s’organiser de façon à ne pas contrarier cette fluence (célibat, bâtards non
reconnus ; rupture avec le plus de famille possible ; peu de biens,
etc.). Ce qui est normal, c’est que ses concubines changent, de même que
change sa physiologie. Tout n’est que moment. Ce qui écrit ceci, ce n’est pas moi,
c’est un moment de moi. Je n’aime pas cet être. Il peut arriver qu’il en
aille différemment : que ce que j’ai écrit aujourd’hui concorde avec ce
que j’écrivais il y a trente ans, ou bien que j’aime trente ans durant le
même être. Mais cela, moralement, est sans importance. « On ne doit
demander à un être d’être conséquent avec soi-même qu’entre la première et la
dernière ligne d’une page qu’il a écrite. » (Delacroix – Journal.) De cette théorie des « moments » découle qu’il ne
faut demander aux êtres, en actes et en paroles, que ce qui est approprié à
leur moment présent. De même qu’un enfant de douze ans doit dire des
bêtises, un garçon de vingt ans doit avoir des idées fausses, et un
homme de soixante-dix ans doit avoir des idées correspondant à son
âge, dont il serait anormal qu’elles fussent les mêmes que celles qu’il avait
à vingt ans. Il doit être parfaitement entendu que l’être pour qui on a une passion
folle vous sera indifférent dans quelques mois, que vos enfants vous seront
indifférents, que vous ne penserez plus ce que vous pensez. Cela doit être
entendu de façon aussi catégorique que le fait de savoir que la mort est
certaine, et cela doit être accueilli de même. Paris, 17 février 1952. P.-S. 1 –Dans tout ceci je ne vise pas l’artiste, homme
exceptionnel, à qui conviendrait la plupart de ces règles, mais aussi
d’autres qui lui sont particulières. P.-S. 2 –Rappeler la phrase de Mors et Vita
(1932) : « Il y a eu trois passions dans ma vie : la passion
de l’indépendance, la passion de l’indifférence, et la passion de la
volupté. » « Rappeler le devoir de philo : « Quels sont
les trois personnages que vous considérez comme des maîtres ? » Réponse : « Pyrrhon, Anacréon, Régulus.» Nota.
–Les lignes qui précèdent ne sont qu’une esquisse de premier jet et ne
sauraient être considérées comme un texte construit ni mûrement
réfléchi. » |
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« A la base de tout, le Logos d’Héraclite, la raison qui
est la fonction cardinale de l’homme, parce que c’est elle qui lui permet de
voir les choses telles qu’elles sont, autant que cela se peut. Or, la raison
nous force de ne pas prendre au sérieux -même s’il nous faut bien le prendre
au tragique- un monde de tout temps absurde, et de nos jours particulièrement
délirant. Cependant, il n’y a pas que la raison, il y a l’âme, admis que l’on
appelle ainsi le principe des passions, y compris celle de la générosité. Je n’ai jamais répudié l’une
au profit de l’autre. Une âme sans passions est un voilier démâté. Une âme
sans générosité est une âme de seconde zone. Et l’âme et les passions
demandent à prendre au sérieux le monde pour pouvoir s’y exercer, exercice qui
leur est un agrément sinon un besoin, et qu’elles prennent à l’occasion pour
un devoir. Mais si la raison, pour que
l’âme et les passions puissent s’exercer, doit prendre au sérieux le monde,
elle cesse d’être raison, elle se déshonore, puisqu’il est absurde. Comment
être à la fois intelligent et passionné, intelligent et généreux, voilà sans
doute le problème essentiel qui m’a été présent toute ma vie. Réponse : A. Par la feinte. B. Par l’équivalence-alternance. A ce propos, je désire résumer et concentrer des vues qui,
dispersées dans mes ouvrages, ou bien n’ont pas retenu l’attention, ou bien
l’ont retenue de travers, peut-être parce que je les exprimais en termes trop
simples. La feinte. Personne, je crois, parmi les auteurs qui ont écrit sur moi,
n’a mis en vedette une page du Songe écrite à vingt-trois ans. Page qui ma paraît tout à fait extraordinaire, issue d’un
homme si jeune, mais surtout d’un homme qui s’était jeté de son plein gré
dans la guerre, et venait de la vivre pendant deux ans. Sans doute est-elle
prêtée à un personnage de roman, mais je me suis assez défendu en d’autres
cas d’être tel de mes personnages, pour ne pas reconnaître ici que le
personnage en question est autobiographique, autobiographique avec une
naïveté juvénile. Ce personnage est, comme moi, combattant volontaire sur le
front dans un régiment d’infanterie, en 1916 : «J’ignore l’utilité de mon sacrifice, et dans le fond je
crois que je me sacrifie à quelque chose qui n’est rien, qui est une de ces
nuées que je hais. Croyant mon sacrifice inutile, et peut-être insensé, je me
précipite dans l’indifférence de l’avenir (…) Dans l’Iliade, Diomède
se rue sur Enée, bien qu’il sache qu’Apollon rend Enée invulnérable. Hector
prédit la ruine de sa patrie, la captivité de sa femme, avant de retourner se
battre comme s’il croyait en la victoire. Quand le cheval prophétique annonce
à Achille sa mort prochaine, « Je le sais bien », répond le héros,
mais au lieu de se croiser les bras et de l’attendre, il se rejette et tue
encore d’autres hommes dans la bataille. Ainsi ai-je vécu, sachant la vanité des choses, mais agissant
comme si j’en étais dupe, et jouant à faire l’homme pour n’être pas rejeté
comme dieu. Oui, perdons-les l’une dans l’autre, mon indifférence et celle de
l’avenir ! Après avoir feint d’avoir de l’ambition et je n’en avais pas,
feint de craindre la mort et je ne la craignais pas, feint de souffrir et je
n’ai jamais souffert, feint d’attendre et je n’attendais pas, je mourrai en
feignant de croire que ma mort sert, mais persuadé qu’elle ne sert pas et
proclamant que tout est juste. » On peut dire que « tout y est » ! Je crois
que je me sacrifie (n’oublions pas qu’il s’agit d’être tué, pas moins) à
quelque chose qui n’est rien, qui est une de ces nuées que je hais. Croyant
mon sacrifice inutile, et peut-être insensé… (Suivent des exemples, et
qui ne sont pas des exemples sollicités, de héros homériques qui agissent, et
agissent bravement, et savent cependant que la partie est perdue, ou pour eux
seuls, ou pour leur patrie). Ainsi ai-je vécu, sachant la vanité des
choses, mais agissant comme si j’en étais dupe... Perdons-les l’une
dans l’autre, mon indifférence et celle de l’avenir (déjà votre
indifférence ! et déjà le net pressentiment de l’indifférence de
l’avenir à votre égard). Et toute la fin du passage, depuis « Après
avoir feint d’avoir de l’ambition », etc.… A vingt-trois ans, j’avais vécu, j’avais voulu vivre la feinte
–le mot est répété cinq fois dans ce passage- et je ne l’avais pas vécue pour
la frime ! « Je dois feindre de prendre au sérieux les séances
théâtrales, les compétitions sportives, l’Académie » [du collège], me
dit un prêtre du collège, quand j’avais seize ans. Je n’ai jamais oublié cet
aveu. Et moi, aussi, toute ma vie, comme l’abbé… Trois ou quatre ans après avoir écrit cette page du Songe,
pratiquant avec goût le sport, et disant dans Les Olympiques les
raisons de mon goût, je ne nommais pas la feinte. ET c’est seulement en 1939
que je me rendais compte que, par le sport, j’avais donné libre cours à ma
pente de faire les choses sans y croire, qui est précisément la feinte, et
que c’était là « l’essentiel » (j’employais ce mot) de ce que
m’avait permis le sport. « J’appelle jeu une activité qui a sa fin dans
le plaisir qu’on en éprouve, et nulle part ailleurs ; un effort qui a
une vertu propre, indépendante de la direction dans laquelle on l’exerce, et
de son succès. Le jeu est (…) la seule forme d’action dont les buts, en
apparence les plus décevants qui soient, ne puissent pas être décevant ;
la seule forme d’action qui soit défendable ; la seule qui soit digne de
l’homme, parce qu’intelligente et instinctive à chaque fois, et cela
d’ailleurs a été dit : « L’homme n’est pleinement homme que
lorsqu’il joue. » (Schiller) ; la seule, en un mot, qui doive être
prise au sérieux. Et ma vie privée, par la suite, fut surtout un jeu où jamais
je ne fus engagé très profondément, toujours détaché de mes buts, toujours
dans le camp adverse autant ou plus que dans le mien, toujours prêt à faire
pouce, et semblable au joueur de foot en action (au joueur amateur, bien
entendu) dont le visage tendu et les gestes violents feraient croire qu’il
lutte pour sa vie, alors qu’en réalité il sait bien que sa victoire ou sa
défaite, c’est égal, et que tout cela n’a d’importance que celle qu’il
s’amuse à lui donner, c’est-à-dire n’a pas d’importance véritable. » (Paysage
des « Olympiques », Grasset, 1940). Résumons-nous : il n’y
a que le jeu qui donne à la « condition humaine » un sens
acceptable. Mais, si je n’avais pas parlé de la feinte dans Les
Olympiques, à vingt-huit ans j’avais écrit dans le Chant funèbre :
« Je désire tout, avec une prodigieuse indifférence. » Désirer avec
indifférence, c’est l’essence même du jeu. A trente-quatre ans, dans Mors et Vita : « Il
y a eu trois passions dans ma vie : la passion de l’indifférence,
etc.… ». En 1935, dans Service Inutile, p. 709 et sq. :
« Il faut nous donner jusqu’à un certain point et réserver de nous, en
deçà, ce qui appartient au Royaume de Dieu. » Qu’est-ce que le Royaume
de Dieu ? Le Royaume où les choses de ce monde sont sans importance,
avec Dieu ou sans Dieu. « Ici-bas il y a à retenir. » « On
peut s’occuper dans le service du monde, à condition de savoir que cela est
sans importance, et de s’y prêter seulement, avec un détachement de
somnambule (…) Soyez donc du temporel, mais soyez-en comme un éternel
absent. » On célèbre « le démenti que l’homme intérieur donne à
l’homme extérieur ». Toujours la feinte. En 1941, dans Le Solstice de Juin, on célèbre « le
combat sans la foi ». Toujours la feinte. Le « combat sans la foi » passera sur la scène avec
un exemple non pas imaginé mais historique : Caton d’Utique croit à sa
cause, mais ne croit pas au parti qui la défend ; et, combattant dans ce
parti, il « regardait les victoires et les défaites comme si elles
étaient une même chose » (Plutarque) L’être de sagesse, si, ne croyant à rien par sagesse, il a agi
tant soit peu comme il s’il croyait, ne faudrait-il pas, plutôt, que le
blâmer pour sa sagesse, le louer pour avoir agi ce tant soit peu, seulement
en vue de prendre sa part, dans une certaine mesure, de la condition
commune ? Et, si on le lapide, pourquoi ne lapide-t-on pas, au lieu de
le vénérer, Marc Aurèle, qui a écrit, dans un des livres les plus tristes
qu’ait produit l’esprit humain, cette phrase que j’ai déjà citée ici mais qui
mérite bien d’être citée une seconde fois : « Dans une telle brume,
une telle souillure, un tel écoulement des choses et du temps, du mouvement
et des mobiles, je ne vois pas bien ce qui peut être estimé ou en somme pris
au sérieux » (V, 10) ? (Je supprimerais « ce qui peut être
estimé », car c’est au contraire ce qu’on peut estimer qui est, avec ce
qu’on aime, le seul solide parmi tant de fluence.) Marc-Aurèle a gouverné, et gouverné bien, un empire grand
comme dix à douze fois la France, l’a défendu longuement, le derrière dans la
crotte, je veux dire : aux frontières des Barbares, en pensant cela, et
en le redisant sous diverses formes à maintes reprises. Par quelle mécanique,
sinon par la feinte ? L’équivalence-alternance. J’ai beaucoup écrit là-dessus, et on a beaucoup écrit sur ce
que j’avais écrit. Je n’y reviens que très brièvement, pour dire que je reste
d’accord avec ce que je croyais et écrivais sur ce sujet dès 1927 dans Aux
Fontaines du Désir. Si le monde n’a aucun sens, comme il est évident pour nous,
tenir avec lui les conduites les plus différentes est le seul parti
raisonnable. C’est l’équivalence. Et comme on ne peut pas les tenir toutes à
la fois, il faut alterner. Le matin se faire de lui l’opinion réfléchie que
s’en fait un Sénèque, l’après-midi être dans l’action le héros qu’est un
Régulus, l’après-dîner se prêter aux passions désordonnées qui tourmentent
les personnages des tragiques, ou du moins, si les passions vous manquent,
avoir du monde une vision tragique, la nuit (sauf quelques heures très
nécessaires pour se remettre d’une journée si bien remplie) mener les
aventures franchement rigolotes des lascars de Pétrone : cette
conception et cette pratique de la vie, fussent-elles condamnées avec
indignation ou dédain tant par les clercs que par le consensus omnium,
n’en resteraient pas moins pour moi, en 1964 comme en 1927, une conception et
une pratique parfaitement intelligentes, - et je dirai : les seules
intelligentes. Autre image : l’Hermès quadrifrons monté sur pivot
et mobile sur son socle. Un de ses visages est un visage profond (quasiment
le visage de l’être de sagesse bouddhique), l’autre un visage tragique (le
masque tragique grec), l’autre un visage héroïque (la Marseillaise de Rude),
l’autre un visage rieur (un visage de faune). On tourne l’Hermès, mettant en
lumière l’une ou l’autre des quatre faces, à volonté. On peut même le tourner
de telle sorte que la lumière vienne sur deux visages à la fois. Tout n’est
qu’une question de tourner l’objet d’une certaine manière, ou de tourner
autour de lui, ce qui revient au même. (Insistons sur notre Sénèque qui, si nous le
« prenons » durant les sept années où il exerce pour ainsi dire le
pouvoir, le matin délivre avec ampleur dans son œuvre de dramaturge toutes
les passions humaines, l’après-midi mène comme conseiller du très jeune Néron
les affaires de l’Etat, et le soir écrit son œuvre de moraliste, où il
discrédite sans pitié les passions et les affaires. Saisissant exemple de
l’équivalence-alternance. [Je ne pensais pas à Sénèque, mais j’aurais pu
penser à lui quand j’écrivais : « Arrivé à la pointe sublime de
l’insensibilité et du détachement, le Parfait prit sa tête dans ses
mains : « mon Dieu ! Je n’avais pas voulu cela. » Carnets,
1932, Pleïade1044).] J’ai écrit dans La Relève du matin : « Je
crois au sérieux de la vie. » Et j’ai écrit dans les Carnets :
« La vie devient une chose délicieuse, aussitôt qu’on décide de ne plus
la prendre au sérieux. » Nulle contradiction. C’est une question de
moments. Mon « instabilité », a-t-on dit. Certes, une
instabilité qui est un principe. Et une instabilité qui reste stable pendant
trente-sept ans. Les préceptes du « sachet ». Les musulmans d’Afrique du Nord portent à leur cou un étui de
cuir contenant des versets du Coran. Ce que je vais citer ici, ce sont des
préceptes que j’ai, en quelque sorte, portés à mon cou depuis une trentaine
d’années : j’appelle sachet, pour plus de convenance, ce que les
musulmans appellent amulette. L’originalité de mon « message » est
qu’il n’est pas original : la plupart de ces préceptes ne sont pas de
moi. La plupart, aussi, figurent déjà dans le présent volume, ce qui n’est
pas gênant, au contraire : ils n’en risquent que davantage de frapper.
Et je me suis assez répété moi-même, pour répéter les autres : il faut
faire entrer les clous. Mais d’abord on doit isoler trois de ces préceptes, qui sont
essentiels. Ils insèrent dans le jeu la « tâche » ou
prétendue tâche, qui n’est qu’une espèce du jeu. « La vie n’est qu’un jeu et un passe-temps. »
(Coran, sourate VI, verset 33 [Si on se réfère à la traduction de Pesle et
Tidjani (Paris, Larose), on a : « La vie n’est que jeu et
futilité. » Voilà déjà une nuance qui n’est pas celle de la traduction
que je cite. Si vous ajoutez le contexte : « La vie future est le
plus grand bien pour ceux qui craignent. Allez-vous réfléchir ? »,
le sens devient : « La vie d’ici-bas n’est rien auprès de la vie
éternelle. » Alors que le sens que j’ai toujours donné à ma traduction
est : « la vie est un jeu dont il faut jouir, sans plus »,
c’est-à-dire un sens voisin de celui du proverbe espagnol : « la
vie est un fandango, et celui qui ne le danse pas est un sot. »]) « Jeune, actif, et se portant bien comme il faisait, que
pouvait-il (Jules César) faire de mieux que conquérir le monde ? »
(La Bruyère) « Qu’ai-je fait ? Je me suis fait plaisir… »
Gallieni, sur la pente descendante de sa carrière. (Lyautey, Lettres du
Tonkin.) Notre pensée va jusqu’à un certain point, qu’elle ne dépasse
jamais, comme la mer ne dépasse jamais, dans ses marées, une certaine ligne.
Je n’ai pas été plus loin que les phrases que je viens de citer. Et voici les autres phrases du sachet, importantes sans être
essentielles : « La journée va être rude. » Parole de Damiens, dans
une circonstance que j’ai dite plus haut. « Comme si de rien n’était.» (M.) « On déclare sage celui qui se rend compte de la réalité
des choses, autant qu’il lui est possible. » (Djâmi.) « La destitution vaut mieux que l’emploi.» (Saadi) « Quand tu entres dans une maison, regarde où est la
sortie. » (Saadi, d’après Locmân.) « Comme le bien et le mal finiront, sois donc, à ton
choix, le mal ou le médicament. » (Khayyâm) « Le rossignol, à chaque instant, chante sur une rose
différente ». (Saadi) « Par toutes nos pensées nous différons du vulgaire.
Ressemblons-lui par nos dehors. » (Sénèque) « La vraie joie est chose sérieuse. » (Sénèque) « Un bon pilote continue à naviguer avec les voiles
déchirées. » (Sénèque) « Je n’ai d’extraordinaire que de trouver facile ce qui
l’est réellement. » (Casanova) « Si tu veux être heureux, si tu veux être homme de bien,
laisse les autres te mépriser. » (Sénèque) « Enseigne-moi comment supporter la sauvage épreuve sans
gémir, et la félicité sans faire gémir autrui. » (Sénèque) « Naviguer tous feux éteints. » (M.) « Garder tout en composant tout. » (M.) « Toujours tenir sa parole, même si on l’a donnée à un
chien. » (Précepte des samouraïs.) « Dans la lutte, on descend au niveau de
l’adversaire. » (Sénèque) « Rien n’est plus admirable que l’âme. Quand elle est
grande, rien n’est plus grand qu’elle. » (Sénèque) « Vous êtes d’accord avec votre adversaire. » (Un
personnage de Port-Royal) « Le mot que tu n’as pas dit est ton esclave. Le mot que
tu as dit est ton maître. » (Proverbe « oriental ») « Si tu te résous toi-même, le problème du monde est
résolu. » (M.) « Si on livrait ton corps au premier venu, tu t’indignerais.
Mais quant tu livres ta propre pensée au premier venu, au point, s’il
t’injurie, de la laisser gagner par le trouble et la confusion, tu n’en as
pas honte ? » (Epictète). « Il est impossible que des hommes qui ont renoncé à
penser ne s’émerveillent pas devant les aéroplanes. » (Tolstoï) « Je ne me donnerai pas cette peine. » (M.) « La partie se joue ailleurs. » (M.) « Il faut surtout avoir du bon sens. » (Napoléon) « On ne jouit de soi-même que dans le danger ».
(Napoléon) « L’homme est né pour être heureux. » (Napoléon) « Apprends à être heureux. » (un personnage
d’Euripide) « Si tu t’occupes trop de tes affaires, tu n’es plus le
maître, tu es l’intendant. » (Ceci de mémoire) (Sénèque) « Il est nécessaire de naviguer. Il n’est pas nécessaire
de vivre. » (Pompée) Des cinq « pensées qui soutiennent », que j’avais
écrites sur un petit bristol que je portais sur moi quand j’étais à la
guerre, en 1940, je retiens : « Dans l’épreuve, il n’y a qu’à lui opposer le plus vif
courage. L’âme jouit de son courage et oublie de considérer le
malheur. » (Stendhal) « Plein de dédain pour le supplice qu’il endure. »
(Dante) Les phrases incantatoires de « Quo Vadis ». Ce n’est pas fini. Je consacre dans un livre en cours de composition, Cette
voix d’un autre monde, une longue étude au roman Quo Vadis, très
nécessaire pour qui veut comprendre ce que je suis et ce que j’écris. Comme
je ne sais si Cette voix, ouvrage consacré aux Romains, et qui demande
un travail d’érudition assez long, verra le jour de mon vivant, je tiens
beaucoup à signaler ici un certain nombre de phrases, les unes de l’auteur de
Quo Vadis, Sienkiewicz, les autres d’un des héros de son roman,
phrases avec lesquelles j’ai eu, dès l’âge le plus tendre – disons neuf ans –
une correspondance si profonde qu’elle en est pour moi très troublante, et
qui a duré toute ma vie. -
« Pétrone n’était pas ivre. » Capital. Il faut
n’être pas ivre. -
« Pétrone, voluptueux et sceptique, lorsqu’il a daigné, autrefois,
se donner un peu à l’action, a été (en Bithynie) « un gouverneur
énergique et juste ». -
Pétrone se tue parce qu’il est devenu suspect à Néron, mais
aussi quand Néron et sa cour lui apparaissent par trop écoeurants et
grotesques. -
Il aurait pu, s’il l’avait voulu, être préfet des prétoriens,
et par là il sauvait sa vie. Mais cela l’ennuyait trop. -
Pas de mort dramatique, ni même trop sérieuse. Mourant, il se
fait lire carmina levia, des « poésies légères » (Tacite).
Important. -
Sa dernière libation est pour la déesse Cypris, déesse de la
volupté, et pour elle seule, cela est souligné. -
Ensuite il brise sa coupe la plus précieuse. Que ce à quoi il
tient le plus disparaisse avec lui ! (« Les derniers ! Nous
serons les derniers ! » (Santiago) -
Les convives sentent qu’avec lui « périssait l’ultime
apanage du monde romain, sa beauté et sa poésie ». Pétrone meurt en même
temps qu’une civilisation. [Idée propre à l’auteur de Quo Vadis. Ce
n’est sûrement pas en l’an 65 que périt ni même commence de périr une
civilisation.] Quelques paroles de Pétrone : -
« La vie est trop courte pour qu’on se donne la peine
d’entreprendre quoi que ce soit. »
-
« Néron ne me verra ni terrifié ni suppliant. » -
Aux chrétiens : « Votre bonheur n’est pas fait pour
moi. » A Vinicius : « Laisse-moi la paix avec tes chrétiens.
Tu es un homme fait d’une autre argile. » -
« Celui qui a su vivre doit savoir mourir. »
Capital. L’art de vivre et l’art de mourir solidaires. Puisque le hasard, et un peu de volonté, l’ont voulu ainsi,
que cette phrase soit la dernière de ces Carnets. 18 décembre 1964. » Va Jouer Avec Cette Poussière, Carnets
1958-1964, 191-199 |
Henry de Montherlant – Le Film
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